Les Pays-Bas vivent actuellement un moment historique, un véritable point de bascule pour leurs transports publics à l’échelle nationale : la transition de la célèbre OV-chipkaart vers le tout nouveau système OVpay. Pour mesurer l’ampleur de ce changement, il faut se rappeler ce qu’était l’OV-chipkaart. Déployée entre 2008 et 2011, cette carte à puce unique a été une révolution absolue, permettant de voyager de manière fluide sur l’ensemble des réseaux du pays (trains, bus, tramways, métros), peu importe l’opérateur. Avec plus de 14 millions de cartes en circulation, elle incarnait une réussite technologique et pratique géniale, unifiant le pays entier autour d’un seul support physique. Pour autant, les néerlandais ont quand même décidé d’aller encore plus loin, avec OVpay. Afin de comprendre les coulisses et les enjeux de cette mutation colossale, je me suis entretenu Bas Van Weele, véritable figure de proue de ce projet. Fort d’une longue expérience dans le secteur (avec plus d’une décennie passée chez GVB à Amsterdam, puis chez Arriva NL en tant que directeur des affaires externes), il occupe aujourd’hui le poste stratégique de Directeur du programme national des innovations de paiement (OVpay) pour le compte de l’ensemble des opérateurs de transports publics néerlandais.
Anticiper pour mieux innover
Même si l’OV-chipkaart est un succès incontestable, les réflexions sur son remplacement, ou plutôt son évolution, ont commencé bien plus tôt qu’on ne l’imagine. Dès 2014, alors que le système précédent venait tout juste de devenir le standard national, les premières discussions autour d’OVpay ont été amorcées. « Nous savions que l’OV-chipkaart que nous avions introduite ne reposait pas sur la technologie la plus récente, et nous étions certains que des améliorations pourraient être apportées aux clients à l’avenir », se souvient Bas. Les raisons de ce lancement anticipé sont multiples : la volonté d’offrir plus d’options et de praticité aux usagers, plus d’autonomie dans la gestion de leur compte, la réduction des coûts d’infrastructure pour les opérateurs de transport, et enfin, la fin inéluctable du cycle de vie de la technologie de puce Mifare.
La gouvernance nationale et le rôle de Translink
Lancer un projet d’une telle envergure nécessite une méthode infaillible. La première étape, cruciale, a été de décider que le paiement dans les transports publics ne ferait pas partie des appels d’offres concurrentiels. Il fallait avancer ensemble.
« Il s’agit de créer un alignement national sur une vision partagée avec le ministère des Transports, les opérateurs, les autorités organisatrices et les associations d’usagers », explique Bas. La méthode ? Définir un budget, un plan préliminaire, et adopter une méthode de travail transparente et cohérente. « Être confiant, livrer de la qualité, apprendre par l’action, avancer à petits pas et s’assurer d’obtenir et de conserver l’adhésion de toutes les parties prenantes à tout moment. »
La coordination nationale est assurée par une toute petite équipe d’environ dix personnes, souvent dirigée dans la pratique par le directeur du programme OVpay. Au quotidien, la gestion des parties déjà opérationnelles du système est confiée à Translink.
Mais qu’est-ce que Translink ? Il s’agit de l’entité névralgique du système, la société détenue conjointement par les opérateurs de transports publics néerlandais. C’est elle qui gère l’épine dorsale billettique, le traitement des transactions et l’interopérabilité nationale. Translink opère en étroite collaboration avec l’organisation du programme.
Face à la multitude d’acteurs (opérateurs, ministères, fournisseurs de systèmes d’exploitation, Visa, Mastercard, etc.), les risques de conflits sont inévitables. Pour Bas, la clé a été la clarté et la résilience : « Être clair sur sa position et montrer sa volonté, en toute transparence, de résoudre le problème a fonctionné dans de nombreuses situations. Du point de vue du programme, il s’agit d’être ouvert, honnête, cohérent, juste, persévérant et résilient. »
Le grand saut technologique : de la carte au compte (ABT)
Sur le plan technique, l’objectif principal était clair : abandonner la technologie fermée des puces Mifare pour passer aux standards de paiement ouverts EMV. Le changement de paradigme est total. Alors que l’OV-chipkaart stockait toutes les données directement sur la carte physique, OVpay repose sur l’Account Based Ticketing (ABT). Le système est désormais centré sur le client, axé sur le numérique et le libre-service.
Le défi matériel a été titanesque : il a fallu rendre compatibles avec les normes EMV près de 60 000 lecteurs, valideurs et distributeurs automatiques à travers le pays, tout en maintenant la couverture nationale, l’intégration tarifaire et l’interopérabilité. Sans oublier la création de nouveaux canaux numériques cohérents (applications, sites web). Évidemment, comme tout programme d’innovation, des bugs imprévus sont apparus, mais l’expérience passée de l’OV-chipkaart et de ses vulnérabilités a permis de maintenir les équipes en état d’alerte maximale.
Le double modèle : Open Payment et OV-Pas
Aujourd’hui, le déploiement est une réalité tangible. Depuis juin 2023, les usagers peuvent valider leurs trajets directement avec leur carte bancaire (Open Payment), physique ou numérique, sur l’ensemble du réseau national. Depuis novembre 2025, la carte physique OV-pas est également disponible à l’échelle nationale. Les anciens et les nouveaux systèmes coexisteront jusqu’à l’arrêt définitif de l’OV-chipkaart, prévu pour fin 2027.
C’est d’ailleurs ici que se pose une question centrale : pourquoi développer à la fois l’Open Payment (carte bancaire) et l’OV-pas ? La réponse réside dans l’inclusion et la personnalisation. Si l’Open Payment est extrêmement pratique pour les trajets occasionnels, et/ou des adultes possédant une carte de crédit/débit, il ne couvre pas tous les besoins. L’OV-pas reste indispensable pour les enfants, les étudiants, les personnes sans compte bancaire, ou pour lier des abonnements spécifiques nécessitant un support dédié. In fine, les deux moyens convergent vers le même système en arrière-plan (l’ABT), offrant un choix total à l’usager.
De nouveaux bénéfices, de nouvelles fonctions
Pour le voyageur, ce nouveau système basé sur le compte offre un contrôle total en un seul clic. Fini le besoin de se rendre à une borne pour recharger sa carte.
« Cela signifie également de nouveaux produits attrayants comme le plafonnement tarifaire (capping) et les remises sur volume », souligne Bas. Des notifications push informent le client pendant son voyage, la fonction Express d’Apple est en cours de déploiement, et la version purement numérique de l’OV-pas (dans les portefeuilles virtuels) arrivera d’ici la fin de l’année.
La culture vélo n’a pas été oubliée (vous vous doutez bien que j’ai posé la question !) : l’accès aux parkings à vélos sécurisés dans les gares (gratuit jusqu’à 24h) est garanti avec la carte bancaire et l’OV-pas, et la location des célèbres vélos OV-fiets sera bientôt entièrement intégrée à l’OV-pas.
Convaincre et avancer ensemble
Le plus grand défi actuel ? La courbe de Rogers, qui illustre l’adoption de l’innovation. « Nous avons toutes sortes de clients avec des attitudes différentes face au changement. Nous devons attirer tous ces profils avec des approches marketing ciblées. » Le but est de convaincre les voyageurs fréquents que ce changement est nécessaire, même si l’ancienne carte fonctionne encore très bien. La migration des millions de clients de la NS (chemins de fer) et de près d’un million d’étudiants d’ici début 2027 marquera le point de basculement définitif vers OVpay.
Quand on lui demande le secret de la réussite néerlandaise sur des projets d’une telle ampleur, là où d’autres pays (comme la France) peinent parfois à unifier leurs systèmes, Bas reste humble mais met le doigt sur un aspect culturel fondamental : « Je pense que nous avons tendance à avancer collectivement, tout en faisant constamment des compromis. » Une philosophie qui se résume par une conviction forte : la réussite de tels projets repose bien plus sur la collaboration et l’approche centrée sur le client que sur la technologie elle-même.


